Le cheval de Troie bleu

On m’a demandé de donner la chance au coureur après mon blogue intitulé « Le panier pas assez bleu», paru au début de l’initiative gouvernementale supposée encourager l’achat local. Une semaine plus tard, les choses semblent plutôt empirées.

Sans exiger d’autres critères que d’être une entreprise enregistrée au Québec, on est en train de donner de l’exposition à Pierre, Jean et Jacques plutôt que de s’en tenir à faire connaître les commerces qui existent pour vrai, ceux-là qui bordent les rues principales de nos municipalités et meublent les centres commerciaux, ceux qu’on doit aider à prendre le virage numérique, ceux qui souffrent durant cette pandémie, mais dans la durée, qui sont justement victimes des grands Amazon comme des intrus opportunistes.

Hier soir, confiné, n’étant pas amateur de casse-têtes, j’ai navigué sur le site.

J’ai d’abord été frappé par le compteur bien en vue, assez pour me dire qu’il semble y avoir là une course au plus grand nombre, poursuite qui va rarement de pair avec celle de la qualité. Le doute s’est installé après avoir vu que sur les médias sociaux, c’est tout ce dont les promoteurs parlent : on est rendus à tant d’inscriptions sur Le Panier Bleu, on va se rendre à tel plateau à telle date, go, go, go!

J’ai tapé le mot « Quincailleries ». J’avais hâte d’y voir listés nos magasins membres à qui j’avais donné le conseil suivant : ne boudons pas le site, même s’il est imparfait.

J’ai trouvé 61 quincailleries et centres de rénovation. Sauf que j’ai aussi trouvé parmi les 118 inscriptions pas moins de 55 entreprises qui ne sont pas, mais pas du tout des commerces de détail.

Ce sont des fabricants, parfois en affaires avec nos magasins, mais le plus souvent le genre d’inventeur qui vend directement aux consommateurs. Des distributeurs de produits patentés ici ou le plus souvent importés. Des entrepreneurs qui offrent leurs services de plombiers, d’électriciens, de serruriers, etc.

Toutes des entreprises qui ont le droit d’exister, certes, mais dans Le Panier Bleu, non. Elles ne cadrent pas avec la promesse du projet de faire connaître les commerces de détail.

C’est pourtant sur la base d’aider les commerces de détail que, j’imagine, le Conseil québécois du commerce de détail lui a donné son appui. Idem pour les sociétés de développement commercial.

Lisons ensemble : « Le premier objectif du Panier Bleu est de guider les consommateurs vers les commerçants québécois afin de stimuler leurs ventes ».

Plus loin : « En choisissant des commerçants identifiés par Le Panier Bleu, les Québécoises et les Québécois peuvent démontrer leur solidarité en posant un geste collectif qui va fournir, dès maintenant, une bouffée d’air frais à notre économie. »

Qu’est-ce au juste qu’un commerce de détail?

Dans la théorie, un commerce de détail est une activité transactionnelle effectuée à destination du consommateur final et qui consiste le plus souvent à vendre un bien par le bais d’un établissement physique ou par un mode virtuel.

En d’autres mots, un commerce de détail n’est pas une prestation de services professionnels ou personnels. Non plus une activité de distribution de gros ou de fabrication ou d’importation.

Les commerces que je fréquente sont animés par des connaisseurs, des passionnés, des hommes et des femmes dévoués. Que ce soit ma boutique de vélo, mon boucher, ma librairie, mon dépanneur, ma boutique d’artisanat, ma bijouterie, ils existent en chair et en os et ont tellement besoin qu’on les protège plutôt qu’on vienne les noyer sur une plateforme web.

Les vrais commerces paient leurs taxes et leurs impôts, opèrent des lieux bien concrets, assument leurs responsabilités face aux consommateurs, à leurs effectifs, à l’environnement et à diverses normes et lois. Ce sont aussi donc aussi des citoyens, engagés dans leurs communautés, soucieux d’elles.

Dans cette vraie vie, donc, les commerces en arrachent à cause du confinement, mais cela est ponctuel, la plupart vont ressusciter après cette trop longue Pâques.

Leurs vrais drames sont connus depuis longtemps et Le Panier Bleu pourrait s’y attaquer.

Ce sont d’abord les coupeurs de prix et de qualité sans scrupules qui négocient des importations de leur sous-sol ou gossent des produits miracles dans leur garage, souvent des simulacres de marques ou de qualité. Ce faisant, ils font passer pour des voleurs les vrais marchands qui proposent des produits aux vertus ou garanties vérifiées. On les reconnaît souvent sous les appellations « XXX-Direct » ou « Directement du manufacturier ».

Vous savez de qui je parle, ces « vendeurs du Temple » qui nous agressent aux entrées et sorties des salons de l’habitation ou de l’auto à qui, hélas, l’actuel Panier bleu est en voie de donner de nouvelles ailes. Ces gens ont souvent été refusé par les grandes bannières et les marchands indépendants parce qu’ils ne satisfont pas leurs standards. Or, les voilà promus avec en prime la bénédiction gouvernementale!

C’est aussi le manque de gouvernance et d’équité qu’il faut aborder. Les vrais commerces de nos rues commerciales et de nos centres commerciaux subissent une iniquité fiscale et commerciale par rapport aux « marketplaces » de calibre mondial que Le Panier Bleu aurait l’attrait et le pouvoir de combattre. Comment? En permettant à cette frange croissante de la population de chercher et de trouver sur la plateforme les marchands qu’elle veut encourager et qui enrichissent le Québec, ceux qui sont des citoyens corporatifs consciencieux, connectés sur des fabricants, d’ici et d’ailleurs, qui, eux, prouvent leur souci de connaître la qualité des composants, les conditions de fabrication, l’alignement avec les diverses accréditations et certifications; ces marchands qui ont la conscience tranquille et le plaisir d’offrir aux clients des produits qu’ils apprécient eux-mêmes.

Le Panier Bleu devrait orienter les consommateurs vers les marchands qui d’abord, ont obligatoirement pignon sur rue. Il devrait ensuite développer un espace transactionnel où seuls les magasins qualifiés par le premier critère peuvent y placer des produits et services afférents.

En parallèle, le premier ministre du Québec, en raison de son patriotisme apprécié et populaire par les temps qui courent, devrait se battre plus vigoureusement pour que les entreprises strictement virtuelles, d’ici ou d’ailleurs, soient soumises aux mêmes règles de taxation et de fiscalité que toute autre corporation.

Ces commerces au sens propre du terme, l’organisme Détail Québec les répartie en 24 catégories. Des marchands d’électronique aux épiceries en passant par les boutiques de vêtements et les magasins de sport, ils ont tous en commun d’avoir pignon sur rue. Dans la plupart des cas, ils sont présents sur le web, mais peu opèrent des boutiques en ligne à proprement parler.

Détail Québec ne recense pas les activités de prestations de services professionnels ou personnels, ni les entreprises manufacturières ou les firmes de distribution inter-entreprises. Pourquoi? Parce que ne sont pas des commerces, point-barre.

Or, Le Panier Bleu regorge de ces entreprises qui, bien qu’ayant le droit d’exister, n’ont tellement pas leur place sur un répertoire de détaillants.

Sauf peut-être quelques erreurs – et si c’est le cas, on s’en excuse –55 des 118 entreprises trouvées hier soir sous le mot-clé « Quincailleries » ne sont pas des commerces de détail. Pire, dans bien des cas, leurs activités vont détourner les consommateurs des vrais magasins que le gouvernement avait le souci d’encourager et que le CQCD et les associations d’artères commerciales doivent défendre.

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Je suis ici gentil, je m’en tiens à ma recherche sous le mot relativement peu sexy « quincailleries ». Mais si je m’aventure sous d’autres rubriques du catalogue, ça devient vraiment du gros n’importe quoi : un importateur d’haricots d’Amérique du Sud, une astrologue, un fabricant de porte-bébés, une patenteuse de faux ongles permanents… Bref, on offre de la visibilité à n’importe qui possédant son N.E.Q., des « Jack of all trade », des fabricants, des distributeurs, des installateurs. Ce faisant, on noie les vrais commerces qu’on voulait mettre en vitrine.

Et qu’en est-il de la mission d’aider à acheter local?

Le Panier Bleu actuel ne permet pas de discriminer les produits fabriqués ici que proposent les entités répertoriées.

Il est alors légitime de se demander sur quel fondement repose le slogan ultime du site qui se lit comme suit : « Ensemble, faisons rouler l’économie d’ici ».

Il existe une règle générale qui définit ce qu’est un produit local, c’est la même qu’il s’agisse d’un canif suisse ou d’une ceinture fléchée. Pour pouvoir prétendre au titre de « Made in… » ou « Fabriqué à… », 51 % de la dernière transformation majeure doit avoir été complétée dans le pays ou la province ou la municipalité en question.

Il y a des milliers de commerçants, dans le sens noble du terme, qui sont étroitement connectés sur leurs fournisseurs et qui proposent aux consommateurs des produits réellement « Fabriqué au Québec » ou « Fabriqué au Canada ». C’est ce dont on rêvait quand on a entendu le premier ministre et le ministre de l’Économie et de l’Innovation nous dire qu’il faille acheter local.

Il nous semble incontournable que Le Panier Bleu agisse à terme comme agrégateur de toutes les initiatives sectorielles visant à séparer le bon grain de l’ivraie. Aliments du Québec, Meubles du Québec, Bien fait ici, des dizaines de certifications qualifient les producteurs et leur fabrication afin d’aider le consommateur à ne pas être victimes de charlatans.

Si on prend seulement notre secteur, la quincaillerie, on est inondé de matériaux et d’articles qui ne satisfont pas les codes de construction ou qui sont limites pour la protection de la sécurité ou de la santé humaine. Mais ils existent, ils prolifèrent, on est dans un monde libre après tout. Sauf que de les retrouver promus et sanctionnés en quelque sorte parce que dans Le Panier Bleu, voilà un pas de trop. Il faut vite reculer, monsieur le gouvernement.

Nos artisans et nos usines peinent à élever leurs niveaux de qualité et leur productivité pour satisfaire les certificateurs et répondre aux aspirations des citoyens devenus plus exigeants, exigences auxquelles s’ajoutent maintenant leurs normes sanitaires. Je trouve tellement malheureux et dangereux qu’on se dirige vers un méga engin de recherche qui va mettre les bons, les brutes et les méchants sur un pied d’égalité en termes de visibilité.

Malgré tout, je vais continuer de dire à nos 850 marchands de s’inscrire au répertoire; le directeur général lui-même, Alain Dumas, peut témoigner que je fais de grands efforts en ce sens tous les jours : on lui a envoyé un autre lot de 150 VRAIS commerces hier. C’est d’ailleurs un homme pour qui j’ai le plus grand respect. J’en ai tout autant pour la direction du CQCD et pour le travail fantastique que les promoteurs d’artères commerciales font sur la rue Fleury à Montréal, la rue Maguire à Sillery et partout au Québec. Mais visiblement, trop de gens regardent la chose naissante avec des lunettes bleues. La mouture du projet sent le forcé. Comme le suggèrent le mot « détail », le commerce est une route où il faut avancer avec délicatesse, sensibilité, méticulosité, et non pas chaussé de gros sabots, aussi bleus les a-t-on peints!

Si j’étais au gouvernement, je mettrais donc le projet sur pause. J’arrêterais d’accepter n’importe qui par boulimie où seul le nombre d’entreprises répertoriées semble l’indicateur du progrès du projet.

Avant qu’il ne soit trop tard, fédérons les énergies consciencieuses des associations sectorielles du commerce de détail légitimement créées. Gardons le nom, coquet et attrayant, du moins pour les francophones, mais redessinons son arborescence, son ergonomie et surtout resserrons sa mission. Convenons d’un projet qui a un sens et une durabilité. Donnons-nous un cap et demandons au capitaine Dumas qu’il tienne le gouvernail pour qu’on avance et se rende ensemble quelque part.

Où? Vers une cohésion entre citoyens-consommateurs, marchands et les créateurs de richesses qui les alimentent.

2 comments on “Le cheval de Troie bleu

  1. Alain Thibault on

    Votre vision des choses m’a permis de comprendre pourquoi j’avais un malaise croissant à voir plein de gens ajouter leurs produits fabriqué ailleur mais vendu ici, par leur nano entreprise. Genre: «J’ai mon entreprise ici (lire : dans mon sous-sol/garage) et à cause de ça j’ai le droit de m’afficher sur divers sites et pages des réseaux sociaux comme étant d’ici, même si mes produits sont fabriqué ailleurs.»
    Ce n’est PAS le but du panier bleu, je suis bien d’accord avec vous.
    Par contre, je crois que ce dernier devrait avoir une section autant pour les détaillants, tel que décrit dans votre article m, qu’une section pour les fabriquant d’ici. Histoire d’aider les consommateurs ET les détaillants à trouver les produits fabriqués ici et qui contribuent à faire vivre notre collectivité.

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