Le panier pas assez bleu

Comme nombre d’observateurs du commerce de détail, nous avons été heureux de l’initiative du gouvernement du Québec d’encourager le local. Une fois sur la plateforme, on est resté sur notre faim. Pas tant en raison de l’ergonomie qui a déjà dépassé sa date de péremption, celle-ci prendra du mieux, mais surtout après avoir lu les sections normalement instructives comme « À propos de » et « Foire aux questions » où j’ai ressenti un vertige dû au néant rencontré quant à la démarche et les garde-fous.

D’où ma question : l’urgence commandait-t-elle la précipitation?

Certes, depuis des mois, avec raison, le premier ministre et son ministre de l’Économie et de l’Innovation nous incitent à acheter localement, à acheter Québécois. Va pour l’appel.

L’idée de répertorier tous les commerces et de trouver leurs sites transactionnels n’est pas vilaine en ces temps de confinement, donc d’anti-magasinage en personne. Va pour la bonne intention.

Et le nom, et l’image, Le Panier Bleu, ont le mérite d’être brefs, attrayants et parlants. Va pour le marketing 101.

Grattons maintenant le maquillage, cherchons la substance. Car en cette ère où l’offre d’outils virtuels est riche, la valeur intrinsèque et comparative du nouveau point de chute doit pouvoir être perçue.

Le marchand n’est plus ce qu’il était

À l’époque des vendeurs du Temple, il y aura deux mille vingt années aux prochaines Pâques dimanche, un commerçant n’était qu’un négociant; son existence tributaire du rôle de lien qu’il jouait entre des consommateurs et des artisans, devenus plus tard des producteurs de biens. Tout le monde acceptait que le marchand se prenne une cote au passage.

Amazon et cie exploitent encore cette vision du véritable plus vieux métier du monde où l’inventaire disponible et le prix font foi.

Ce n’est pas la vision du commerce du 21e siècle que chérit l’AQMAT, ni ses membres. Ce n’est non plus celle qui a conduit 2000 quincailleries et 110 manufacturiers à se solidariser pour faire naître « Bien fait ici ».

Nous, on a encore l’ambition de croire qu’un commerçant, c’est mieux que cela. Car si c’était la réalité, tout manufacturier pourrait aller en ligne, proposer directement ses produits, et le sort des commerces de détail serait réglé.

Un commerce se doit d’apporter une valeur à sa société, à son économie. Il doit étoffer sa prestation pour la rendre unique, appréciable, personnalisée aux besoins de ses clients, à l’affût des attentes des prospects.

Le véritable commerçant moderne développe une expertise et des exclusivités de services ou de produits qui transcendent les capacités du manufacturier.

Mieux encore, une synergie devrait se forger entre le marchand et les fabricants et distributeurs qui l’alimentent aux fins de bâtir un écosystème durable où la bannière, s’il y en a une, joue aussi sa partition.

Et dans l’idéal absolu, l’utilisateur ultime s’en trouve aussi engagé. Il en résulte un cycle continu et évolutif qui dépasse le produit et aujourd’hui éclate les frontières de briques et de béton du magasin.

Incidemment, notre infolettre d’aujourd’hui montre un centre de rénovation de La Pocatière qui, sans grands moyens, traduit mieux que mon blogue comment peut agir un marchand qui veut apporter de la valeur concrète à son milieu.

Quand je regarde la facture 1.0 du Panier Bleu et que je lis le discours ambiant où on prétend aider à « acheter des produits québécois », je me demande si ses promoteurs savent sciemment que l’outil proposé n’est nullement façonné à procurer un tel résultat.

Si la vision du gouvernement et des organismes qui appuient la démarche consiste à battre Amazon et consort sur leur propre terrain, à coups de bas prix, d’inventaire exhaustif et de conditions de livraison, selon moi, c’est peine perdu.

Le match doit se faire ailleurs et autrement.

Le gouvernement devrait d’abord se poser une question toute simple : un commerce est-il québécois simplement parce qu’il possède un NEQ, c’est-à-dire qu’il est enregistré comme commerce au registre des entreprises?

Je trouve inacceptable que la mission « Achetons local » ne s’incarne pas dans le livrable : le répertoire proposé lie les commerces qu’on y trouvera par un seul dénominateur en commun, celui qu’ils soient de propriété québécoise. Aucun droit de regard sur la valeur qu’apporte le commerce à la société.

Sur le répertoire, même à l’ergonomie révisée pour le mettre au goût de la navigation du jour, la courbe de la qualité pouvant distinguer les joueurs et justifier leur prix sera plate. Chacun pourra y crier son slogan plus québécois que l’autre pour en arriver à peut-être proposer un ananas Made in Quebec. Pourquoi s’en empêcher si aucune balise n’existe?

Rien ne permettra de discriminer un marchand engagé dans son milieu, œuvrant main dans la main avec des manufactures d’ici, ou guidé par une démarche particulièrement écologique ou par une éthique de lutte au travail des enfants ou en faveur d’une production équitable de tout autre opportuniste.

On assistera aussi à des incohérences. Ainsi, Dollarama, bien qu’importateur d’articles (bas de gamme) de pays asiatiques, sera admis parce que reconnu comme commerce québécois alors que des citoyens corporatifs exemplaires, comme Réno Dépôt ou Home Dépôt, où sont appliquées avec rigueur des politiques d’achat local au-dessus de tout soupçon, ne pourront être dans Le Panier Bleu parce que créatures juridiques américaines.

Le nouveau portail va booster les ventes sur Internet par des acteurs québécois du commerce. Ne me méprenez pas, je suis content et j’incite toutes les quincailleries et les centres ce rénovation qui vendent en ligne à s’inscrire à ce répertoire. Allez-y!

N’empêche, on rate l’occasion de profiter du répit de la crise pour revisiter la technologie web dans une perspective de consommation plus responsable, plus solidaire, ayant sur le tissu de l’économie québécoise un effet relationnel plutôt que strictement transactionnel.

J’ai en effet la candeur de croire qu’on doit utiliser la crise pour souffler moins vite et plus profondément.

On devrait réfléchir aux paradigmes de consommation actuels afin de placer au centre de l’échiquier ce qui dure et qui a un prix, c’est-à-dire les produits brevetés ou certifiés, peaufinés à coups de recherches, les manufacturiers en région, ces résilients qui ont résisté à la délocalisation de leurs modes de production et approvisionnent les commerces situés près des lieux de consommation, les entreprises qui recherchent une moins grande dépendance énergétique fossile et plus d’efficacité énergétique, celles qui  favorisent les commerces engagés contre le suremballage ou l’obsolescence programmée.

Le média étant le message, puisque ce sont les plus hautes autorités qui poussent Le Panier Bleu, l’achalandage du site sera immense. En tout cas, au début. Dix, cent, mille fois plus grand que celui rêvé par des programmes existants et drôlement plus charpentés en termes de critères d’adhésion et de contrôle de rigueur. Les gros sabots bleus écraseront rondement sur leur passage tant d’initiatives régionales et sectorielles d’achat, elles, vraiment local

Ce qui m’amène à la demande de nos membres, à l’effet de tenter un arrimage entre Le Panier Bleu et notre programme, Bien fait ici. Aucune place ne semble être faite aux produits d’ici, aucun facteur qualitatif ne semble prévu non plus.

On va prendre contact avec le politique, avec les promoteurs, avec le CQCD qui appuie. Et on vous tiendra au courant, bien sûr.

Le Panier Bleu, un autre projet de promotion de l’achat local, mais sans mission encore assez précise,

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