Amers indiens et nous

Personnellement et l’organisme que je dirige, l’AQMAT, on ne peut assister en silence à l’avènement, aujourd’hui, de la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation.

Je suis né parmi les autochtones. Ou plutôt, ils étaient tout autour de moi. En Abitibi-Témiscamingue.

Sans doute devrais-je préciser qu’ils étaient là bien avant moi. Avant nous. C’est la moindre des choses en cette journée qui nous invite à la vérité. Elle nous convie aussi à la réconciliation, mais ce mot, pour être signifiant, mérite plus qu’une journée commémorative.

Il serait présomptueux d’affirmer que les autochtones et nous, les Blancs, on cohabitait sur cette terre anichinabée, donc algonquine, que ce peuple ne nous a pas cédée, on se le fait rappeler, mais qui leur a été dépossédée par la force, celle déployée par nos ancêtres d’Europe. Ainsi en est-il des Conquêtes, qu’on les aime ou non, on ne changera pas le passé. Mais sans doute pouvons-nous ou devons-nous améliorer l’avenir…

Ceux et celles qui parlaient français en langue seconde venaient surtout des communautés de Pikogan, Kitcisakik et Lac-Simon. Les autres qui avaient adopté l’anglais pour toutes sortes de raisons historiques originaient de Timiskaming First Nation, Winneway et Hunter’s Point.

Il y avait aussi quelques Cris et Naskapis qui, descendant du Nord-du-Québec, venaient à Val-d’Or, mais aussi à Rouyn et à Noranda (non fusionnées à l’époque), également à Amos, pour oser l’intégration à notre civilisation. Aventure rarement couronnée de succès.

On ne vivait pas ensemble, dans le sens étymologique du mot qui veut dire réunion d’éléments formant un tout. L’harmonie, la cohésion, l’intégralité que suggère le mot ensemble, ce n’était pas ce que je vivais.

De mon hockey Atome jusqu’à midget AAA que je pratiquais là-haut, jamais il n’y a eu qu’un seul joueur de langue, du moins de racines amérindiennes. En tout cas, aucun ne se présentait comme autochtone bien qu’on pouvait se douter, par certaines caractéristiques physiques ou noms de famille, que des joueurs étaient métissés. Dans le doute, on taisait l’observation.

Au baseball, le portrait était un peu plus rose. J’allais dire rouge, mais je ne le ferai pas ; couleur proscrite par la rectitude à la mode. Il y a toujours eu au moins un joueur algonquin sur les rangs de mes équipes de balle entre l’âge de six ans et treize ans. Mais de là à affirmer qu’on formait l’unisson, qu’on les fréquentait en dehors des pratiques et des matchs, non.

C’était notre faute. La leur aussi. Soyons francs des deux côtés en ce jour où on s’est promis de se dire les vraies affaires.

Deux chiens de faïence étions-nous.

On se culpabilisait alors que ma génération, celle d’avant et l’autre précédente n’avaient rien à voir avec les guerres de religion et les courses aux métaux qui avaient eu lieu aux 16e et 17e siècles.

Eux se faisaient raconter par la génération d’avant et l’autre précédente que leurs Anciens trônaient sur ce territoire il y a 8000 ans avant que ne débarquent les Blancs.

Voyez comment mon langage, encore aujourd’hui, n’arrive pas à être pleinement inclusif : j’emploie le « On », mais je précise dans le paragraphe suivant avec le mot « Eux » que les Premières Nations ne font pas partie de nous.

Et pourtant, la science moderne, avec une toute petite marge d’erreur, avance l’hypothèse d’une origine unique, africaine, soutenant qu’une seule espèce humaine a prévalu sur le Neandertal et autre primitif pour ensuite essaimer sur les divers continents.

Depuis ma jeunesse lointaine, quatre décennies se sont écoulées sans que le rapprochement réel se soit manifesté. Certes, les Cris de la Baie-James ont empoché des millions pour permettre notre développement hydroélectrique pendant que les Innus de la Côte-Nord — moins bons négociateurs il faut le croire — ne recevaient que des miettes en contrepartie de l’exploitation de la Manic.

Le plus ironique dans toute cette histoire d’eau : des communautés autochtones dans le parc La Vérendrye qu’on franchit forcément pour se rendre dans mon Abitibi natale n’ont toujours ni eau potable ni électricité en 2021 !

Les rares contacts qu’il m’arrive d’avoir avec des citoyens issus des Premières Nations me montrent que le partage d’un même pays, d’une même ville, en l’occurrence Montréal dans mon cas, ne veut pas dire qu’on a tous démarré nos vies sur le même pied d’égalité ; ils se présentent au marbre avec déjà une ou deux prises contre eux.

La mise au jour des morts dissimulés d’enfants dans les pensionnats, la violence maintenant prouvée à l’égard des femmes par des policiers et d’autres personnes en autorité, ou encore le traitement létal, subi et filmé par Joyce Echaquan relançant la notion de racisme systémique ne sont que les pointes visibles et médiatisées d’un iceberg de réminiscence quotidienne ressenti par tout autochtone.

Qu’en est-il aujourd’hui de la relation entre « eux » et « notre » communauté d’affaires qui rassemble des marchands, des distributeurs et des fabricants de matériaux et d’articles de quincaillerie ? Si la discrimination persiste, y a-t-il des lumières d’espoir ? Que pouvons-nous faire, à défaut d’effacer le passé, pour que ça tourne plus rondement entre nous tous ?

À l’AQMAT, nous prenons aujourd’hui l’engagement de dresser le portrait le plus exhaustif possible de la place qu’occupent les dix nations indiennes, Inuit et Métis dans nos quincailleries et nos usines. Du poids que représentent ces 100 000 à 150 000 individus concentrés dans une cinquantaine de villages et réserves, mais présents aussi dans toutes nos villes en tant que clients et entrepreneurs.

Pour votre Magazine de l’automne 2022, à l’occasion de la 2e Journée nationale de vérité et de réconciliation, on ira à leur rencontre. On les écoutera. On élèvera les plus méritants, les plus combattants. On racontera vos meilleures histoires faisant intervenir des hommes et des femmes des Premières Nations, mais aussi des Blancs qui font la différence et arrivent à ne pas trop se laisser influencer par le poids de l’Histoire ni celui des préjugés.

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