Les planètes se désalignent pour la quincaillerie

Avec des remontées graduelles du taux directeur d’emprunt que la Banque du Canada télégraphie pour les mois à venir, les prix des matériaux de 10 % à 33 % plus élevés que la normale, l’absence de mesures en faveur de la rénovation et de la construction résidentielles dans le budget du Québec, sans compter que la population renoue graduellement avec le voyage et les loisirs sportifs et culturels, l’AQMAT lance un appel à la prudence quant aux approvisionnements et aux embauches.

La fixation du taux directeur à 1 % par la Banque du Canada pour lutter contre l’inflation qui, elle, va flirter avec les 6 % pour plusieurs mois, n’est que la prémisse à d’autres réajustements à venir. Pendant ce temps, les experts estiment que la croissance de l’économie canadienne peinera à progresser de 4 % cette année pour descendre autour de 3 % l’année prochaine.

On assiste donc à une perte progressive du pouvoir d’achat des consommateurs – et des entreprises – et l’apparition d’un goût plus amer face à l’idée de s’endetter.

Le portrait économique dans son ensemble n’est pas mauvais. Des hausses mesurées et étalées dans le temps des taux d’intérêt peuvent contribuer à juguler l’inflation pour éviter qu’elle s’emballe d’ici 18 à 24 mois, puis qu’elle se restabilise à 2 % à plus long terme. Mais un zoom sur notre propre industrie peu inquiéter.

 

L’inflation: insignifiante par rapport aux hausses des matériaux

Richard Darveau, président, AQMAT

« Les consommateurs ont raison de se plaindre et de craindre l’inflation, mais s’ils se mettaient dans les chaussures des entrepreneurs en construction et des donneurs d’ouvrages de bâtiment, ils verraient que leur situation n’est pas si pire », souligne Richard Darveau, président de l’AQMAT.

Avec le prix du gaz naturel qui a grimpé de 200 % depuis le début de la pandémie et l’essence qui a fait un bond de 100 % pendant la même crise, l’industrie de la construction voit ses marges fondre et nombre de projets de chantiers reportés ou annulés.

L’offre en matériaux de construction est non seulement hypothéquée par des délais jamais vus avant leur livraison aux clients, cela dû à un manque de main-d’œuvre et souvent à des composants indisponibles, elle est aussi affectée par des augmentations de prix constantes, quasiment sur une base mensuelle.

Ainsi, on peut estimer que les matériaux nécessaires à la construction d’une maison coûtent 20 % plus cher en comparaison avec la même période l’an passé et environ 33 % plus cher si on compare leurs prix d’avant la pandémie.

 

Concurrence accrue pour trouver du personnel

Par ailleurs, les résultats d’une enquête de la firme Deloitte Canada montrent que 77 % des détaillants interrogés s’attendent à ce que la concurrence pour attirer des talents qualifiés et compétents s’accentue dans la prochaine année.

Les pénuries de main-d’œuvre les plus importantes devraient surtout toucher les opérations des magasins, les technologies de l’information et le service à la clientèle, révèle l’enquête.

Entre-temps, les difficultés de la chaîne d’approvisionnement restent une préoccupation majeure, 86 % des détaillants s’attendant à ce que les clients privilégient la disponibilité des stocks à la fidélité à une marque ou un magasin.

Selon Deloitte, 95 % des détaillants affirment que l’une de leurs principales priorités est d’éviter les ruptures de stock. En outre, 90 % des répondants privilégient de rendre les réseaux de chaînes d’approvisionnement plus agiles et résilients.

 

Érosion des marges à contrer

Le sondage de Deloitte sur les perspectives du commerce de détail au Canada pour 2022 a également révélé que les détaillants étaient généralement optimistes quant à la croissance des revenus, mais préoccupés par l’érosion des marges dans un contexte de forte inflation.

Cet enjeu des marges fait aussi l’objet d’un article de Nathaëlle Morissette dans La Presse+ intitulé « À la recherche du meilleur prix ». Son enquête montre que dans les quincailleries et les épiceries, l’inflation a un effet direct sur les clients. Richard Darveau y est cité. Le porte-parole de l’AQMAT soutient que les gens ont tendance à magasiner plus qu’avant les prix. Il rappelle l’importance pour les détaillants de tenir le plus possible à leurs prix pour ne pas être étiquetés fournisseur de produits plutôt que de services.

Il ajoute: « Encore plus en quincaillerie qu’en épicerie, cela en raison du degré technique des produits et de leur coût, le service-conseil a une valeur qu’il faut arriver à communiquer à la clientèle. La formation accordée au personnel est une des clés. C’est le moyen de concurrencer Amazon et les coupeurs de prix dans notre marché.»

 

Christian Corbeil, directeur général, Option consommateurs

Confiance du public

Heureusement, un sondage de l’organisme Option Consommateurs place au premier rang les commerces de détail dans leur indice de confiance parmi les huit secteurs étudiés par leur plus récent sondage. Les détaillants récoltent la note de 60 %. L’immobilier suit avec 51 % de taux de confiance.

Ce Baromètre « permet de voir que les industries ont du travail à faire pour rétablir la confiance avec les consommateurs, que ce soit dans la justesse des informations transmises, de la clarté de leur contrat ou dans la façon dont elles traitent les informations personnelles de leurs clients », a déclaré . Le sondage a été mené par la firme Léger, auprès de 2504 personnes, entre le 3 et le 13 mars 2022.

 

Besoin flagrant de logements

Il manquerait près de 100 000 logements au Québec pour combler la demande des ménages, selon l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ), qui vient de mettre à jour ses estimations.

Combler l’insuffisance de propriétés et de logements locatifs sera « un beau défi » pour les constructeurs qui doivent déjà composer avec la rareté de la main-d’œuvre, l’augmentation des prix des matériaux de construction et la perturbation de la chaîne d’approvisionnement, constate le directeur du service économique de l’APCHQ, Paul Cardinal.

Paul Cardinal, directeur du service économique, APCHQ,

L’économiste estime qu’il est possible de combler l’écart sur un horizon de dix ans, ce qui nécessiterait la construction de 10 000 habitations de plus chaque année que le rythme moyen avoisinant les 50 000.

« Sur cinq ans, ça serait un peu plus difficile, explique Paul Cardinal en entrevue. Pas seulement pour que tout le monde se coordonne et mette les projets en chantier, mais la main-d’œuvre se fait rare. »

Le rythme a été atteint en 2021 avec près de 68 000 mises en chantier dans la province, mais maintenir le rythme ne sera pas facile. « Ces unités n’ont pas encore été livrées. Ce sont des chantiers qui ont démarré, mais les délais de construction sont un peu plus longs à cause des problèmes d’approvisionnement. Nos gens sont déjà très occupés. »

« Est-ce qu’on serait capable de soutenir encore 68 000 pendant cinq ans? Je ne pense pas. À 60 000, c’est probablement possible », ajoute-t-il.

 

Une pression sur les prix

L’offre insuffisante est en grande partie responsable de la flambée des prix de l’immobilier. Le prix des logements pour propriétaires-occupants a augmenté de 16 % en 2020 et de 19 % en 2021, soit la plus forte progression depuis la recension des données au début des années 1980.

Pour chaque inscription en vigueur, il y avait environ 2,8 propriétés vendues à la fin décembre. Or, on considère qu’un marché est équilibré lorsque le ratio se situe entre 8 et 10. Sous ce seuil, le marché est à l’avantage des vendeurs.

 

Débats à venir en campagne électorale

L’AQMAT, seule et quand c’est utile avec l’APCHQ et d’autres partenaires entend sensibiliser les partis en lices sur plusieurs dossiers, notamment:

  • le besoin d’un meilleur financement pour du logement abordable;
  • des crédits d’impôts plus agressifs pour convaincre les premiers acheteurs;
  • peut-être une révision du droit de mutation (taxe de bienvenue) en accordant aux municipalités un revenu alternatif qui ne pèse pas sur les épaules fragilisées des nouveaux propriétaires;
  • un soutien financier aux améliorations locatives que doivent apporter les propriétaires non occupants de multi-logements afin que les travaux ne soient pas financés par leurs locataires qui peinent de plus en plus à payer leur loyer.

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