De quincailleries solitaires à solidaires

De l’Estrie aux Laurentides, de l’Abitibi à la Beauce, du Saguenay jusqu’au centre-ville de Montréal, mais également de St. Jacobs à Boucherville, les propriétaires-marchands de même que leurs dirigeants des bannières de quincailleries ont transformé mon téléphone en arbre de Noël hier.

Les uns demandent d’agir à l’américaine, au chacun pour soi. Ils demandent à l’AQMAT de ne pas édicter de mot d’ordre. Ceux-là ne souhaitent pas que le gouvernement force la fermeture de tous les magasins.

Une telle attitude correspond exactement à la définition du mot néolibéralisme : doctrine qui prône une liberté maximale pour les entreprises et le minimum d’intervention de l’État.

« Il revient à chaque marchand de prendre sa décision », clament-ils.

Certains vont plus loin et aimeraient que je revendique le statut de « service essentiel » pour les quincailleries. C’est l’orientation prise par nos collègues aux États-Unis. La North American Retail Hardware Association plaide ainsi :

« Les quincailleries fournissent des produits et un service nécessaire au maintien de maisons saines, sécuritaires et opérationnelles. » La NRHA donne en exemple l’approvisionnement en produits de nettoyage et de désinfection, mais également des outils, des piles et des batteries, des articles d’entreposage, etc.

Cette association rappelle avec justesse le rôle joué par les quincailleries dans plusieurs autres situations d’urgence, comme les inondations, les ouragans, les incendies majeurs.

Je demande à ceux-là de prendre du recul sur leurs propres intérêts et de se poser une question fondamentale : est-ce raisonnable de comparer un feu de forêt ou un ouragan à la présente crise sanitaire?

On entend dire que toute comparaison est boiteuse. C’est le cas.

La COVID-19 ne menace pas vraiment des biens meubles ou immeubles. Elle met en jeu les bases de notre société.

Ensemble face à un risque exponentiel

Plus de concitoyens vont mourir en raison d’un phénomène bêtement mathématique résumé sous le mot « exponentiel » et illustré à merveille par L’échiquier dit de Sissa. On place un grain de riz (ou de blé) sur la première case d’un échiquier. Si on fait en sorte de doubler à chaque case le nombre de grains de la case précédente (un grain sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, etc.), combien de grains de riz obtient-on au total rendu à la 64e case? Tenez-vous bien : 18 446 744 073 709 551 615 grains. Ou de personnes atteintes, si on remplace l’échiquier par la terre en situation de pandémie.

Certes, il n’y a actuellement que huit décès au Canada, mais tous les experts sont d’accord pour prévoir que le laxisme américain va faire exploser le nombre de morts chez nos voisins qui a déjà atteint la barre des 100 décès. Dès lors, le risque de contamination sur notre territoire pourrait augmenter. Et pendant ce temps, dans le monde, on aura dépassé les 8000 morts à la fin de la journée.

Nous ne pouvons fonctionner en vase clos. On est rendus à devoir fermer les frontières du pays, mais on hésite à fermer les portes de son magasin? Sommes-nous en train de perdre notre humanité?

Nous devons être mué par le sens du devoir. Ce devoir civique commande de subordonner toute ambition économique à la préservation de la santé, voire de la vie même des employés dont nous avons la responsabilité.

Hier, j’ai été ému par l’intention spontanée de deux frères, les Pereira, proprios de la Quincaillerie Home Hardware Azores sur le Plateau Mont-Royal, magasin que je visitais avec le Journal de Montréal. Sans se concerter, ils m’ont affirmé leur intention de continuer de payer leurs employés pendant la fermeture de leur magasin. Édifiant.

Ce n’est pas tous les marchands qui ont la possibilité d’agir avec autant de générosité, certains ont des loyers ou des hypothèques lourds à supporter, ou d’autres dettes encore. Mais ce qui me frappe, c’est la lucidité de ces marchands face à leur devoir civique.

Les Pereira, comme une dizaine d’autres quincailliers me l’ont confirmé hier, envisagent de fermer pendant deux ou trois semaines. Ils disent se concerter avec l’autre quincaillerie de la même bannière plus haut, le Home Hardware au coin de l’avenue du Parc et de la rue Bernard.

Mais qu’arrivera-t-il si le RONA L’Idéal, leur concurrent le plus près sur le boulevard Saint-Laurent, décide, lui, de faire fi de la crise et de l’appel du premier ministre ?

Ailleurs, un centre de rénovation en région ose interpeller l’éléphant par son nom : « Il faudrait que je ferme par souci pour mes employés, mais penses-tu que Canac va fermer, lui? »

Mon membre en doute. Il se sent plus solitaire que solidaire. Il a un malaise.

Mon industrie est en train de me dire qu’à défaut d’une imposition de fermeture ordonnée par les autorités, on ne veut pas prendre le risque de perdre quelques dollars, quelques parts de marché. Cela me rend triste.

L’appel à la solidarité est généralisé, planétaire. En général, nos marchands et leurs bannières n’y sont pas insensibles. Sauf que leur valse-hésitation me fait penser au syndrome « pas dans ma cour » qu’on constate trop souvent face aux défis environnementaux.

Le temps est venu, chers membres, de sortir de votre isolement et de tendre la main à vos concurrents.

Vous connaissez les quincailleries et centres de rénovation qui sont vos concurrents directs. Allez les voir ou appelez-les (c’est plus sanitaire, héhé!).

Plutôt que de fermer carrément boutique et de priver ainsi les citoyens de plusieurs produits et services effectivement utiles au bien-être de vos concitoyens, convenez donc des mêmes heures d’ouverture.

Voilà une bonne voie du milieu à considérer.

Gardez vos effectifs pour les protéger de contaminations et ainsi conserver au mieux leur moral et leur loyauté pour la haute saison à venir.

Réduisez vos heures en vous entendant avec vos concurrents directs.

Hier, je proposais de n’ouvrir que les après-midis de semaine et les samedis. C’est un scénario parmi d’autres, possiblement valable pour la petite quincaillerie urbaine. Un membre me suggère des plages horaires mieux ajustées aux magasins orientées matériaux et entrepreneurs : de 8 h à 14 h du lundi au vendredi et de 8 h à midi le samedi.

On est rendus là. La situation est sans précédent en Amérique. On ne veut pas revivre l’hécatombe causé par la grippe espagnole en Europe.

J’incite tous les membres de l’AQMAT à poser des gestes concrets et à diffuser ce message proposé par le premier ministre du Québec : « Propage l’info, pas le virus ».

Et qui sait si l’expérience des heures réduites forcées par la crise ne pourrait pas s’avérer une solution permanente à la pénurie de main-d’œuvre qui nous assaille ?

En effet, avouons-le : plus nos heures d’ouverture sont longues, plus les coûts directs sont élevés, plus augmentent les risques de vols et de fraudes également et plus l’expertise que recherchent vos clients auprès de vos employés-clés s’en trouvent diluée également.

Peut-être prouverons-nous que cette crise, comme toute catastrophe, générera de meilleures pratiques d’affaires…

One comment on “De quincailleries solitaires à solidaires

  1. Jézabel Prévost on

    Bien dit! Tendre la main à nos concurrents, s’entraider et se respecter malgré tout…et disons le, il y a situation bien plus grave que de mettre nos différents de côtés pour un moment! On s’en rend bien compte aujourd’hui!

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