Le juge et le 2″ x 4″

Si on se base sur la décision que vient de rendre une cour de justice de Californie à l’effet de forcer les centres de rénovation Lowes de l’État à payer 1,6 million de dollars américains pour avoir induit en erreur les consommateurs, nous tous, ici, devrions commencer à mesurer chaque 2 x 4 pour vérifier qu’il fait bel et bien deux pouces par quatre pouces. Et non pas, disons, 1,5 x 3,5, comme c’est en fait souvent le cas.

Pour le futur, le même jugement invite nos cousins de Lowes à exiger de leurs scieries fournisseurs que la mesure du bois publicisée comme étant un 2 x 4 soit étiquetée 1,5 x 3,5. Sinon, la cour dit à mots couverts à Lowes que le marchand devrait lui-même y voir.

On est vraiment aux États-Unis pour assister à de telles poursuites loufoques.

Quiconque connaît un tant soit peu l’industrie nord-américaine sait comment le bois est gradé et vendu. La terminologie traditionnelle du 2 x 4 est basée sur les dimensions du bois vert, avant séchage et planage. Selon l’essence, une pièce de bois rapetissera un peu ou un peu plus. 

Franchement, la Californie semble chercher loin des manières de récolter des amendes sur le dos des entreprises.

Ce n’est pas tout. Le juge de la Cour Supérieure du comté de Marin, Paul M. Haakenson, un nom à retenir lors de votre prochaine confection de poupées vaudoues, étend le principe de l’exactitude aux autres dimensions de bois: un 2 x 8 doit mesurer deux pouces par huit pouces, sinon, ce n’est pas un coup de règle que la justice donnera sur les doigts des marchands, mais une autre amende de milliers ou millions de dollars s’ils omettent d’ajouter les dimensions exactes sous le nom publicitaire.

« Les consommateurs s’attendent à ce que les achats faits en magasin fournissent une information précise, en particulier lorsque des renseignements erronés pourraient conduire à des problèmes de construction de bâtiment, lesquels doivent reposer sur des données de mesure fiables », d’ajouter  le procureur du district judiciaire, Ed Berberian. 

Sur le coup, j’ai imaginé que Lowes n’accepterait pas de verser l’amende et porterait la décision en appel. L’entreprise semble plutôt vouloir collaborer, du moins obtempérer. Elle paiera.

Périodiquement, des inspecteurs d’une instance américaine de contrôle des poids et mesures visitent les détaillants. Il appert que la question des dimensions de bois est devenue là-bas préoccupante, rapporte Karen Cobb, porte-parole de Lowes USA. 

La porte-parole de Lowes indique que la bannière n’aura pas le choix de fournir sur les étiquettes, sous le nom habituel de 2 x 4, les dimensions exactes du produit, par exemple 1,5 x 3,5 pouces. 

Madame Cobb souligne que le procureur et Lowes ont convenu de plein gré à l’entente, car les deux parties partagent le même but. 

L’entreprise a immédiatement retiré tous les produits des tablettes pour les réétiqueter. Les publicités dans les circulaires et autrement devront aussi présenter les deux informations: le nom usuel et les dimensions exactes.

La mesure touche pour le moment une centaine de Lowes. On ne voit cependant pas pourquoi la procédure ne s’étendrait pas à toute la chaîne, même ici, au Canada.

En fait, je viens d’aller naviguer sur lowes.com pour constater que tous les produits affichent maintenant les deux informations,peu importe dans quel État le magasin est situé. 




En visitant le site canadien, j’ai remarqué que les dimensions exactes n’apparaissent pas en gros. Le prix est plus élevé, cependant. 🙂

Le jugement oblige aussi Lowes à utiliser les termes normalisés pour décrire les poids et mesures, en l’occurrence des pieds et des pouces plutôt que les symboles ‘ et « . La comparaison entre les sites américain et canadien de la bannière illustre aussi cette différence.

Quelle saga inutile, d’autant qu’aucun consommateur ne s’est plaint: la poursuite déposée au nom de l’intérêt public vient d’un inspecteur des poids et mesures. 

La situation n’est pas sans nous rappeler le zèle de l’Office de la langue française, acharné sur un restaurant italien qui employait des mots comme pasta ou calamari sur son menu, sans qu’une plainte ait été formulée par la clientèle. Bien au contraire.
Comme le commentait un Internaute hier, la sentence donne des allures de documentaire au film Idiocracy tant est fantaisiste la décision de la justice américaine dans le dossier des 2×4.
Au lieu de complexifier l’étiquetage, il suffirait de prévenir les consommateurs avec un avis du genre: Les dimensions des matériaux de construction peuvent différer légèrement de leur nomenclature commune en usage dans l’industrie de la construction.
L’avenue empruntée par le juge américain nous fait entrer dans un univers kafkaïen où on sera en droit légitime de se demander si une construction sera réputée conforme au Code du bâtiment si sa structure repose sur des  9,25″ x 1,5623″ achetés chez Lowes au lieu de 2×10 tel que prescrit. J’ironise, mais on n’est pas loin de la réalité. Faudra-t-il réécrire le Code du bâtiment?
Le cauchemar américain pourrait aussi conduire des avocats véreux à s’annoncer ainsi: « Vos murs laissent passer des sons? Votre plancher craque? Peut-être que votre entrepreneur a-t-il utilisé des matériaux trop minces. Appelez notre cabinet pour un dédommagement! » 
Et si le morceau de bois reste sous la pluie dans la cour à bois et se met à enfler un brin, devra-t-on changer de nouveau l’étiquette pour assurer au consommateur la conformité de ses dimensions?
Le sens commun fout le camp lorsque la bureaucratie nuit à la fluidité qu’on attend des relations entre un commerce et des consommateurs.

 

 

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